Manager ? Couche avec tes jeunes collaborateurs, ils n’attendent que ça.

Aujourd’hui c’est la fête à Denis Baupin. Quand vous lirez cet article vous aurez peut-être déjà oublié, mais ce matin, 9 mai 2016, c’est l’ébullition en France, car Médiapart et France Inter ont publié les témoignages de huit femmes racontant comment elles ont été victimes de harcèlement sexuel de la part de Denis Baupin. Résultat : il a démissionné de son poste de vice-président de l’Assemblée, et France-Info a pu tourner en boucle toute la journée. Et les écolos sont tout retournés d’avoir eu un chef comme ça. Et tout le monde donne son avis sur la question. Et c’est vraiment une grande journée de vacuité journalistique car sur un tel sujet, que peut-on dire d’intelligent ? Je vous le demande.

Alors voilà, moi je vais essayer de remonter un petit peu le moral de ce pauvre Denis qui doit passer une vraiment sale journée. Oui Denis, j’ai une bonne nouvelle pour toi : si tu te débrouilles bien tu vas pouvoir continuer à harceler sans risque. Je le sais puisque je viens de tomber sur un article du Figaro qui nous apprend que  :22% des jeunes «prêts à user de leurs charmes» pour réussir en entreprise, selon un sondage. T’imagines ? Un jeune sur 5 se laissera faire sans broncher.

Enfin, si on en croit l’article.

Parce que justement trouve cet article très étonnant. Et même fascinant, pour deux raisons : le traitement “journalistique” d’abord (si on peut encore appeler ça journalistique); la vacuité du thème ensuite.

Le traitement journalistique, pour commencer… Je vous laisse regarder l’animation. Je vous reprends après.

Pour voir la page complète, c’est ici : 22% des jeunes «prêts à user de leurs charmes» pour réussir en entreprise, selon un sondage

Premier motif d’étonnement : au lieu de rédiger un article de 15 lignes pour parler de ce petit sondage, les têtes pensantes du Figaro ont préféré nous proposer cette animation super lente, qui réussit l’exploit de nous obliger à prendre près de 2 minutes pour lire trois phrases. Que s’est-il passé dans leur tête ? Abus de drogue ? Déprime passagère ? Pari entre collègues ? La vidéo est réalisée avec un truc qui s’appelle Wibbitz, un espèce d’outil pour fabriquer des animations en quelques clics… Et qui donne un résultat qu’un ado de base trouverait trop nul pour oser le partager sur son mur Facebook. Déjà, rien que ça, c’est déroutant.

Et puis vous avez remarqué ? Le truc n’est pas signé. Il apparaît dans la fubrique “Flash Actu” (donc à priori pas une rubrique avec des animations,mais plutôt l’endroit du site où les articles sont pudiquement signés “Le Figaro avec AFP”, ce qui signifie qu’un stagiaire du journal a l’amabilité de nous copier-coller les dépêches AFP tout au long de la journée…). Pourquoi cet article à cet endroit ? Mystère et boule de gomme.

Là où ça devient une leçon de journalisme, c’est que nulle part le Figaro  ne se donne la peine de nous indiquer qui sont “les jeunes”. On sait qu’ils ont entre 18 et 24 ans, mais où ont-ils été trouvés ? Comment ont-ils été sélectionnés ? On ne sait pas non plus combien d’entre eux ont été interrogés. Ni quand, ni de quelle manière. On n’a pas la liste des questions posées, juste deux questions sorties de tout contexte. Nulle part on ne nous explique ce que signifie “user de leurs charmes”… Ca arrange bien le journaliste (enfin, son rédacteur en chef en tout cas) qu’on pense que 22% des jeunes sont prêts à coucher, alors le reste on s’en fout un peu. Et puis de quoi il se plaint le lecteur ? Ca ne lui suffit pas d’avoir des lettres qui bougent ? Il veut quoi ? Des infos peut-être ? Il se croit où ?

Bon. Moi je ne m’en fous pas tant que ça. Alors pour en savoir plus, je vais sur le site Opinion Way… Et là, surprise : nulle trace de la publication en question sur la page des “dernières études publiées” ni nulle part ailleurs… Chou blanc. Echec.

En même temps, on peut comprendre. Si vraiment Opinion Way a réalisé un sondage aussi consternant, ils n’ont pas intérêt à en faire la publicité, s’ils veulent garder un semblant de réputation de boite sérieuse.

En effet, je ne suis pas un grand fan de Bourdieu, mais il avait tout à fait raison lorsqu’il nous rappelait que lorsqu’on pose une question débile, les gens sont généralement assez gentils pour fournir une réponse. Si je me souviens bien, Bourdieu prenait pour exemple (très frappant, c’est pour ça que je pense m’en souvenir): des sondages électoraux réalisés auprès de paysans d’Anatolie… qui ne savaient même pas que la Turquie était devenue une République… alors quand on leur demandait pour qui ils allaient voter, forcément…

Toutes proportions gardées, je trouve qu’avec cet article. Enfin, cette animation si vous préférez, on est un peu dans la même situation : ça veut dire quoi, l’opinion des “jeunes de 18 à 24 ans” sur le monde du travail et sur les qualités qui permettent de réussir ? C’est un peu comme si on interrogeait les coréens du Nord sur l’opportunité de construire un aéroport à Notre-Dame des Landes, ou un panel de centenaires sur les dernières évolutions de Snapchat.

Honnêtement, sur le sondage, je ne peux pas dire grand chose de plus, car si ça se trouve cette question est malgré tout tirée d’une étude réalisée plutôt correctement, sur le thème, par exemple, de la manière dont les jeunes se représentent l’univers professionnel… après tout pourquoi pas ? Je retournerai voir sur le site Opinion Way dans quelques jours, au cas où un lien vers l’étude ait été posté.

Ce qui me désole surtout dans cette histoire, c’est de voir le principal quotidien français reprendre ces “infos”, sans recul, sans commentaire, sans le moindre élément de contexte, et surtout avec cette présentation folklorique… A moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, ça fait un peu peur sur la capacité du Figaro à nous présenter correctement la pluie de sondages qui ne va pas manquer de nous tomber dessus…

Il paraît qu’on vit à l’époque du datajournalisme. Apparemment il y a des exceptions.

Parfois, au détour d’un journal, on trouve un truc comme ça : vide de sens, sans fond, sans forme. Aujourd’hui vient de naître sur ce blog la rubrique “Ovnis folkloriques” dans lequel je recenserai ces articles venus nés aux confins du vide sidéral du cerveau embrumé d’un journaliste très fatigué. Oui. On va dire fatigué. Même si j’ai du mal à imaginer le degré de fatigue qu’il me faudrait atteindre pour publier de telles inepties.

Je dois être fatigué aujourd’hui moi aussi. Ou bien naïf : il m’a fallu plusieurs heures pour envisager un début d’explication à la présence de cet article. Je ne vois que celle-ci:  la pub.

Démonstration :
Titre racoleur + vidéo = une publicité regardée par des internautes = un peu d’argent…

CQFD. A ce stade, je ne vois pas d’autre explication.

Mais bon, je suis ouvert aux suggestions….